LA LANGUE DES OISEAUX (LE PASSÉ), 2014

DEMARCHE DU PROJET

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Archives-oniriques (extrait du journal)


À Paris, au cœur du Quartier Latin, dans l'un des plus vieux bâtiments de la ville, le magnifique Musée de Cluny veille sur le monde médiéval. Écrin du Moyen Âge et d'un héritage matériel, l'institution renferme ce qui est aujourd'hui considéré comme l'une des plus importantes collections au monde d'objets et d'œuvres d'art de l'époque médiévale. De passage à Paris, la collectionneuse arpente le musée et les récits qui ont mené à la création de l'institution. Dans l'antre de sa clinique alchimique et sur la piste d'un temps onirique, la collectionneuse cherche à rassembler de possibles traces du rêve alchimique. Le musée et les collections du Cluny semblent un bon repaire. En entrant dans la première salle d'exposition du musée, sur le mur du fond à droite, une petite pierre gravée flotte au mur dans un décor épuré. Près de l'objet, une étiquette annonce succinctement l'origine et la matière en question :




Une description bien raisonnable pour la collectionneuse qui n'en finit plus d'entrevoir l'épaisseur symbolique de l'artéfact. Car c'est bien ce que l'étiquette ne dit pas qui fait de l'objet une précieuse relique attirant les visiteurs. Bien qu'elle témoigne d'un style et d'une tradition de l'époque médiévale, l'inscription funéraire a surtout le mérite d'avoir été celle d'un mystérieux individu. Appartenant à la fois à l'histoire et à la légende, le personnage de Nicolas Flamel ( -1418) fascine et intrigue. Figure légendaire de la mythologie alchimique, Flamel serait aussi un individu réel qui vécut à Paris au 14e siècle. Écrivain, copiste et juré, il se serait distingué par une impressionnante fortune et une rare longévité pour l'époque. C'est en aspects factuels que certains voient l'origine de sa réputation d'alchimiste, une réputation que les historiens ont tôt fait de démentir. Car rien ne prouve que Flamel fut bel et bien un alchimiste, et encore moins qu'il aurait découvert le secret de la pierre philosophale. Peu importe les évidences historiques, le récit alchimique de Flamel persiste et se trouve appuyé par des manuscrits alchimiques découverts au 17e siècle et supposément signés de sa propre main. À l'orée du Siècle des Lumières et du déclin du projet alchimique, pas moins de deux cents ans après sa mort, Flamel « l'alchimiste » est ainsi réapparu comme l'auteur d'importants manuscrits alchimiques. Des manuscrits qui sont rapidement devenus fondamentaux pour la culture alchimique occidentale. Entre la science et la fiction, de Isaac Newton jusqu'à Victor Hugo et Harry Potter, les écrits et le personnage de Flamel hantent la littérature et les dessous de la science.


Éclatant seuil entre l'histoire et la fiction, il importe peu pour la collectionneuse de définir si Flamel fut alchimiste ou non. Ce qui importe, c'est plutôt la portée d'un mythe qui résonne à la surface de l'épitaphe et qui éclaire la persistance d'un rêve. Trace incontournable d'un imaginaire alchimique, la collectionneuse se devait de documenter l'artéfact, de récupérer l'écho du monde rêvé qui habite la pierre. Se présentant sous l'effigie d'une anthropologue de l'imaginaire, la collectionneuse a ainsi contacté le conservateur du musée responsable des œuvres en pierre. Dans une lettre explicative de ses pratiques d'archéologie-onirique, la collectionneuse a placé sa demande et explicité la nécessité d'obtenir une empreinte de la pierre. Elle a proposé au conservateur, au nom d'une science de l'imaginaire, d'effectuer un délicat estampage de l'épitaphe afin d'en recueillir l'empreinte sur un mince papier. C'est ainsi qu'un matin où le musée est fermé au public, la collectionneuse a pu franchir le seuil de l'institution pour réaliser cette opération. Sur les traces d'un temps onirique et aux yeux de la collectionneuse, ce qui s'est imprimé sur le papier semble avoir retenu l'image d'un rêve, peut-être le rêve d'une humanité qui imagine encore un projet plus grand qu'elle-même.